LA GUERRE DE LA RÉUNIFICATION 15

Par-dessus tout, l’exemple du Cambodge est venu confirmer, durant cette deuxième décade d’avril, s’il en était beoin, l’attitude négative des États-Unis.
En effet, l’étau s’est peu à peu refermé sur Phnom Penh, avec la chute de Neak Luong et le contrôle des révolutionnaires sur le Mékong. Après avoir maintenu une ligne ferme en refusant l’évacuation totale des per-sonnels américains, Kissinger a dû finalement s’y résoudre. Le 11 avril, il a même fait une ouverture diplomatique vers Sihanouk, qui a refusé d’y répondre. Le lendemain, 12 avril, l’ambassadeur Dean, drapeau national roulé sous le bras, s’est embarqué sur un hélicoptère. En même temps que lui, 82 Américains, 159 Cambodgiens et quelques étrangers ont quitté également le pays.
Pour les Khmers, c’est un abandon, une trahison, d’autant plus qu’on a annoncé l’arrêt, pour des motifs de sécurité, du pont aérien alimentaire, seul moyen pour la capitale de subsister. Sirik Matak, l’un des auteurs du coup d’État de 1970 contre Sihanouk et de ce fait le plus exposé aux représailles, a, lui, répondu en ces termes à Dean qui venait de lui offrir le départ : « Je ne peux, hélas, partir de façon aussi lâche… Si je devais mourir ici, sur-le-champ et dans le pays que j’aime, cela n’aurait pas d’importance… Je n’ai commis qu’une seule erreur, celle de croire en vous. »
Cependant, alors que la dernière bataille était acharnée, et qu’émergeait un homme fort de l’ultime résistance, le général Sak Sutsakhan, des diri¬geants tels que Long Boret et Lon Non, le frère de Lon Nol, ont voulu croire encore à la possibilité de négocier un cessez-le-feu, espérance vite démentie. Le 17 avril, après une première réaction de soulagement et d’al¬légresse d’une population affamée et à bout de résistance accueillant des étudiants en uniformes aux airs de libérateurs, les vraies forces révolu¬tionnaires sont arrivées. C’étaient de très jeunes soldats tout de noir vêtus, casquette verdâtre sur la tête et foulard à carreaux autour du cou, le visage sévère, le regard dur.
« Quand la joie et le bonheur sont aussi profonds, on ne sait que dire », avait déclaré Norodom Sihanouk à Pékin. Le Prince restait certes chef de l’État nominal, mais le pouvoir réel revenait aux comihunistes dont le leader Khieu Samphan était le chef des « Forces Armées Natio¬nales de Libération du Peuple Cambodgien », forces qui allaient agir au nom de l’« ANGKAR », organisation suprême régissant la mise en appli¬cation d’une Révolution totale, implacable, absolue. La guerre commen¬cée en mars 1970 avait fait 200 000 victimes cambodgiennes par an, selon les estimations courantes, soit 1 million au total. Or la nouvelle ère était inaugurée immédiatement sous de sinistres auspices, à savoir l’évacuation de toute la population de Phnom Penh vers les campagnes, premier acte d’une « purification » aux allures d’holocauste.
A Saigon, l’idée de négociation a pourtant continué de courir. La condition première étant le départ de Thieu, un mouvement de plus en plus fort s’est développé pour le provoquer. Alors qu’il n’a pris que des mesures futiles telles que le couvre-feu à 21 heures ou la fermeture des bars et des dancings pour « économiser l’argent nécessaire à l’achat de munitions », le président sud-vietnamien s’avère incapable de redresser la situation. Les rumeurs de complot ne cessent donc de circuler en même temps que les noms de ses successeurs possibles.
Par la voix de leurs représentants, officiels ou officieux, à Paris ou à Saigon, le GRP et la RDVN entretiennent la confusion en répétant qu’ils veulent avant tout le respect des accords de janvier 1973, et que Thieu est le principal obstacle à un arrangement permettant d’éviter une bataille pour la capitale. Les Hongrois de la Commission de contrôle appuient la démarche par l’intermédiaire de Polgar, le chef local de la CIA, d’origine hongroise. Dans le même sens se poursuivent les intrigues de l’ambassa¬deur de France Mérillon et des gens de la Troisième Force, entraînant Graham Martin lui-même, qui a finalement décidé le 15 avril de préco¬niser dans un message à son gouvernement le départ de Thieu, mais dans les formes contitutionnelles.
Kissinger est réticent. 11 préfère agir auprès des Soviétiques, arguant du danger d’un assaut contre Saigon qui risque d’impliquer les Améri¬cains. Mais Moscou continue à jouer le jeu de Hanoi en agitant le mirage des négociations sans y donner suite. Quant au président Ford, dans l’attente d’un vote de crédits très problématique du Congrès, il est plus que jamais partagé entre deux redoutables perspectives : la responsabilité d’une débâcle précipitée, déjà accomplie au Cambodge et sur le point de l’être au Sud-Vietnam, et l’écroulement de la crédibilité américaine dans le monde. Le Japon, allié si sûr, ne vient-il pas de proclamer qu’en cas de victoire communiste à Saigon, il reconnaîtra le nouveau pouvoir ? A Manille, le pacte américano-philippin est également mis en question. Quant à Singapour et à l’Indonésie, ils amorcent un rapprochement avec la Chine Populaire. Ces divers mouvements sont significatifs.
Phanrang tombée, Xuanloc, dernier verrou, bientôt submergé, des fusées SAM étant en route vers la capitale, l’étau se resserre et la pression sur Thieu se fait plus vive. Le général Nguyen Van Toan vient lui dire qu’à son sens l’ARVN ne pourra résister à la masse des assaillants. Cette fois le président commence à envisager le pire. Il tente, dit-on, d’expatrier en Suisse 16 tonnes d’or de la réserve nationale, mais se heurte, semble- t-il, à l’opposition de certains membres de l’ambassade américaine qui, en mettant la presse au courant, auraient découragé les transporteurs aériens. L’éventualité d’une expédition vers les États-Unis n’aura pas davantage de succès, les autorités bancaires et militaires américaines ne s’étant guère montrées empressées à la favoriser, si l’on en croit Krank Snepp, auteur de Decent Interval .
Thieu accomplit alors un dernier geste inutile d’autorité en ordonnant l’arrestation du malheureux général Pham Van Phu et de quelques offi¬ciers de haut rang, tenus pour responsables de la déroute. Le 20 avril enfin, il se résigne à démissionner après une entrevue avec l’ambassadeur Martin. Celui-ci en rendra compte plus tard devant une commission d’enquête du Congrès, expliquant qu’il a simplement fait valoir au président sud-vietnamien que son départ donnait une chance à Saigon d’éviter la destruction et au Sud-Vietnam de rester indépendant, arguments à dire vrai tout à fait spécieux. Thieu, alors complètement isolé, n’avait plus d’autre choix.

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