LA GUERRE DE LA RÉUNIFICATION 16

Quoi qu’il en soit, le lendemain, 21 avril, le président sud-vietnamien annonce solennellement sa décision non sans avoir reproché aux États- Unis leur irrésolution et leur manquement aux engagements pris.
C’est effectivement la consécration de l’échec de la politique améri¬caine, à travers le départ d’un homme qui en a été l’incarnation depuis son accession au pouvoir en 1965. A l’inverse, c’est un succès pour Hanoi qui n’a jamais cessé de le considérer tout au long des manœuvres poli¬tiques et diplomatiques comme véritable obstacle à la paix. Thieu parti, les milieux politiciens de Saigon estiment donc que la voie d’un arrêt négocié des hostilités permettant de sauver Saigon, voire le Sud-Vietnam dans son existence particulière, est désormais réalisable. Mais, fort de ses 15 divisions, auxquelles s’ajoutent des réserves de l’ordre de 3 autres, et dans la dynamique de la victoire, le Lao Dong ne saurait maintenant concevoir d’autre dialogue que celui d’une reddition pure et simple.
Dès le lendemain de la démission de Thieu, l’engrenage s’accélère. Le vice-président Huong. vieillard de santé précaire, qui a pris la succession, lance à « l’autre bord » un appel au cessez-le-feu en proposant la consti¬tution d’un Conseil national tripartite comprenant neutralistes et commu¬nistes au moment même où Le Duan donne le feu vert à la campagne Ho Chi Minh. « L’autre bord » rejette donc avec mépris l’ouverture du nouveau président. « Huong et Thieu, c’est bonnet blanc et blanc bon¬net », déclare sans ambages l’ambassadeur de la RDVN à Paris, Vo Van Sung, et le représentant du GRP dans cette même ville, Phan Van Ba, précise quant à lui les conditions à tous pourparlers : départ de tous les Américains et gouvernement sans aucun membre de « la clique de Thieu »
Aussitôt, les intrigues redoublent en vue de former ce gouvernement avec « Big » Minh candidat littéralement poussé en avant par ses amis de la Troisième Force, par l’ambassadeur Mérillon, et même par le GRP, dont le ministre des Affaires étrangères, madame Nguyen Thi Binh, cite le nom comme personnalité acceptable. Dans certains cercles saigonnais, on croit encore que les Nord-Vietnamiens sont conscients des énormes problèmes qui les attendent en cas de victoire totale : « Il serait préfé¬rable pour les communistes, entend-on dire notamment dans l’entourage de « Big » Minh, de négocier une solution politique de transition… » Mais, surtout, la peur est vive d’une attaque en force des divisions de l’Armée Populaire — 130 000 hommes au bas mot cernant la capitale, contre 60 000 Sud-Vietniamiens — et d’un bombardement par les canons de 130 qui réduirait la ville en cendres. Déjà, les SAM tiennent la base de Bienhoa sous leur feu et menacent Tan Son Nhut, principale porte de sortie de ceux qui fuient.
Or, précisément, la retraite de Thieu a provoqué un accroissement bru¬tal des départs, par des moyens privés et par les canaux mis en place par les autorités américaines. Jusqu’alors, l’ambassadeur Martin, avec l’ap-probation de Kissinger, avait en effet été réticent à ouvrir franchement les vannes de l’évacuation par crainte de provoquer la panique ou des représailles populaires contre les partants. Mais le risque est maintenant trop grand pour s’en tenir à des départs réduits et échelonnés. Kissinger lui-même, et le Groupe d’Action spécial de Washington, organe de crise, interviennent pour faire évacuer le maximum de gens. Un pont aérien est aussitôt mis en service, emmenant Américains et Vietnamiens de leurs services au rythme de 5 à 6 000 par jour. Parallèlement, le Congrès vote 327 millions de dollars à titre humanitaire pour financer les opérations, ainsi qu’une loi facilitant l’entrée aux États-Unis de ces Vietnamiens, considérés en la circonstance comme étrangers « à haut risque » extérieur.
Le Pentagone met également au point un plan d’urgence « Phase 2 » au cas où Tan Son Nhut serait paralysé par les missiles. Les porte-héli¬coptères Okinawa, Hancock, Midway croisent au large des côtes pour recueillir les évacués, bénéficiant en soutien logistique d’une véritable armada d’une quarantaine de navires, de 37 000 soldats dont 4 000 Marines, pour en assurer la protection. Des zones d’atterrissage sont même prévues en pleine ville pour l’évacuation des personnes, initiative beaucoup plus contestable en raison des émeutes qu’elle risque de pro¬voquer.
Saigon vit en effet ces derniers jours d’avril dans une sorte de frénésie tourbillonnante, dans une psychose de fuite où rêves et réalités se confon¬dent dans une irréductible anxiété. Il y a ceux qui veulent partir mais craignent de ne pouvoir le faire, ceux qui savent qu’ils doivent rester, et imaginent soit un arrangement avec les futurs maîtres, après tout des frères, soit un bain de sang, des représailles, des règlements de comptes. Pour échapper au cauchemar de ce proche avenir prêt à s’abattre sur la ville, on se livre le jour à une agitation fiévreuse, parfois absurde, écour¬tée par le couvre-feu à 20 heures ; on s’abandonne la nuit aux folles illusions, en s’accrochant à n’importe quelle rumeur : un coup d’État à Hanoi, une invasion du Nord-Vietnam par la Chine Populaire, chimères puisées aux sources de l’histoire et des mythes nationaux. Certains, sur la foi de l’intense activité de l’ambassade de France, vont même jusqu’à imaginer un retour des Français. C’est pathétique, avant que d’être tra¬gique comme à Phnom Penh, car au moins, à Saigon, on ne meurt pas de faim et on continue de cultiver l’espérance.
Dans ce climat de fin d’époque, le vieux président Huong refuse de céder le pas à Minh. Il veut être l’homme de la paix, et on lui prête ce mot : « Le destin a échappé à Thieu. Le destin est venu à moi. » Avec obstination, il continue de tendre vainement la main aux révolutionnaires pendant que l’ARVN, repliée autour de la capitale, établit une nouvelle ligne de défense, englobant Bienhoa et les villages catholiques fondés par les réfugiés du Nord sur les rives du Dongnai. Dans un dernier sursaut, l’aviation sud-vietnamienne lâche les terribles bombes CBU et Daisy cutter sur les soldats du Nord, dans les rangs desquels elles font un carnage, soulevant les protestations de la RDVN et de la Chine Popu¬laire. Des avions américains, prétend-on, ont même participé secrètement aux raids. Dans la pire des hypothèses, un projet de retraite vers le delta, autour de Cantho, ville défendable avec son aérodrome, est élaboré, atti¬tude qui prouve qu’il reste dans l’armée sud-vietnamienne des officiers et des soldats qui croient à la possibilité de résister.

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