LA GUERRE DE LA RÉUNIFICATION 17

A Saigon en tout cas, les ambassades étrangères ferment leurs portes, sauf l’américaine, la française, la japonaise et la belge. Thieu s’envole enfin pour Formose, en catimini, dans la nuit du 25 au 26 avril. Deux jours auparavant, le président Ford n’a-t-il pas déclaré à La Nouvelle- Orléans-. « La guerre du Vietnam est bien finie pour l’Amérique » ? Et il a cru bon d’ajouter : « Ces événements, aussi tragiques soient-ils, ne laissent présager ni la fin du monde, ni celle du leadership américain. » Certes, mais il reste tout de même à l’Amérique à évacuer quelque 130 000 à 140 000 personnes. Or, le temps presse, car en ce 26 avril, l’Armée populaire est à pied d’œuvre pour la dernière étape de la marche sur Saigon.
Le plan du général Van Tien Dung et de son état-major repose sur deux initiatives majeures : briser le cercle de défense périphérique tenu par les meilleures unité de l’ARVN, et foncer sur les cinq objectifs prio¬ritaires qui constituent les « centres clés du pouvoir civil et militaire » : l’état-major général, le Palais de l’Indépendance, le Q.G. de la capitale, la direction de la Police, l’aérodrome de Tan Son Nhut. Tactiquement, il s’agit « d’encercler, couper, fixer l’ennemi », afin de l’empêcher de se replier sur le centre de la capitale. La progression des troupes régulières doit être précédée et soutenue par les opérations de commandos et de milices, ainsi que par des activités insurrectionnelles. En même temps, l’activité d’intoxication psychologique doit être intensifiée afin d’aggraver la confusion qui règne dans la cité, en jouant de la peur et des problèmes posés par l’évacuation des Américains, ainsi que de l’agitation politique en faisant miroiter l’espoir d’un cessez-le-feu négocié.
La première phase des opérations débute le 26 avril par l’intimidation : des tirs de roquettes sur Saigon, et un déluge d’artillerie sur le secteur oriental du cercle défensif, immédiatement suivi par une attaque en force de la division 304. Mais les cadets de l’École de cavalerie de Nuoctrong et de l’Académie militaire de Thuduc opposent une résistance acharnée qui bloque la progression des assaillants. Le lendemain 27, l’offensive est générale sur tous les fronts. Elle continue de piétiner à l’est, où l’ARVN défend avec acharnement les villages catholiques des rives du Dongnai habités par les réfugiés nordistes de 1954, ainsi que les abords de Bienhoa dont la base aérienne, paralysée par les tirs des canons à longue portée, doit évacuer ses appareils sur Tan Son Nhut.
Au nord-ouest, les contre-attaques sud-vietnamiennes parviennent à empêcher la coupure de la liaison Tayninh-Saigon, mais partout ailleurs, les forces révolutionnaires contrôlent les routes essentielles, telles que la N 4 du delta au sud-ouest et la N 16 au nord. Elles bloquent les unités gouvernementales sur leurs positions et s’ouvrent de la sorte les voies d’entrée de la capitale.
En cette même journée du 27 avril, le président Huong ayant finalement accepté, non sans tergiversations byzantines, de céder sa place à « Big » Minh, l’Assemblée nationale vote le transfert des pouvoirs à ce dernier par 136 votes et 2 abstentions sur 138. L’ambassadeur Mérillon s’est beaucoup dépensé pour obtenir ce résultat, sur la foi de contacts directs ou indirects avec le GRP, donnant à croire que l’ancien chef de la junte victorieuse de Diem serait le seul interlocuteur agréé pour une tractation permettant de sauver Saigon d’une bataille destructrice. Il n’a pas été découragé pas les proclamations contraires de la radio commu¬niste appelant au soulèvement général et à l’élimination totale du gou¬vernement et de l’armée de « fantoches ». Il ne l’est pas davantage à présent par les tirs de roquettes sur Saigon, considérés comme simple moyen de pression…
A Washington, les sentiments sont partagés. On s’y préoccupe essen¬tiellement de l’évacuation et de la menace grandissante sur Tan Son Nhut, seule aire pour les énormes C-130 et C-141 qui effectuent leur incessante navette. Si le secrétaire à la Défense Schlesinger est pessimiste, Kissinger estime, lui, qu’on peut déduire des réponses savamment impré¬cises des intermédiaires soviétiques à ses ouvertures que Hanoi souhaite ménager une possibilité de solution négociée. La non-intervention de l’ar¬tillerie nord-vietnamienne à l’égard du pont aérien semble le confirmer. En fait, elle est uniquement dictée par le souci de ne pas provoquer de réaction armée des États-Unis et de garder, à toutes fins utiles, une carte de marchandage.
Le nouveau président Duong Van Minh croit lui aussi sincèrement aux chances d’un arrangement avec « les frères de l’autre bord ». Il a d’ail¬leurs véritablement un frère qui a choisi de combattre avec le FLN. Mais il est également persuadé qu’il dispose encore d’un atout : celui d’un repli sur le delta pour y constituer un bastion défendable surtout en saison des pluies. Le 28 avril, dans son discours d’investiture, il affirme donc sa volonté de mettre fin au conflit et de négocier avec le GRP et propose un cessez-le-feu et une conférence sur la base des accords de Paris. Il parle aussi de réconciliation et de concorde, promet un gouvernement qui libérera les prisonniers politiques et respectera les traités, paroles allant toutes dans le sens des revendications habituelles du GRP et de la RDVN avant l’état de fait actuel, ce qui revient en quelque sorte à offrir une part d’un fruit à celui qui est en mesure de le cueillir tout entier et sans partage. Le caractère chimérique de la proposition est souligné enfin par l’appel aux soldats de l’ARVN à « défendre le territoire qui reste, à défendre la paix et à garder un moral élevé ». Alors que les routes sont désormais encombrées de militaires en fuite et de réfugiés hagards, l’ex¬hortation résonne de bien étrange et illusoire manière.
Peu après cette déclaration, 5 avions A37 — de fabrication américaine — bombardent Tan Son Nhut. Saigon croit à un coup d’État. Il n’en est rien. Les appareils ont été saisis à Phanrang et ils sont pilotés par des Nord-Vietnamiens instruits à leur maniement par un Sud-Vietnamien transfuge. Pour les révolutionnaires, l’affaire est de grande importance, car, comme l’écrira Van Tien Dung, c’était là la première véritable opé¬ration interarmes de l’histoire de l’Armée populaire. En l’occurrence, bien que décidée avant le discours de Minh, elle constitue une réponse signi¬ficative des intentions véritables du Lao Dong qui tient à une victoire complète.

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