LA GUERRE DE LA RÉUNIFICATION 18

Dans ce contexte, à l’aube du 29 avril, le commandement révolution¬naire reçoit un message du Bureau politique qui confirme l’ordre de lan¬cer l’ultime assaut : « Attaquez sans tarder le repaire de l’ennemi… Brisez toute tentative de résistance, coordonnez l’offensive et les soulèvements pour libérer totalement la région Saigon-Giadinh… Liquidez les résis¬tances qui se manifestent en d’autres secteurs, dans le delta du Mékong, les îles de Conson (Poulo Condor) et de Phuquoc. »
Le général Van Tien Dung est donc invité à frapper vite et fort ; 300 obus tombent alors sur Tan Son Nhut. Ils sont lancés de Nhontrach, que la division 325 a prise avant de poursuivre sa marche en direction des faubourgs de Giadinh. Sur ce front de l’est, alors que Vungtau, à l’entrée de la rivière de Saigon, est en train de succomber, la 304 envahit en fin de journée la base de Longbinh, énorme complexe édifié par les Améri-cains à 25 kilomètres de Saigon. Seuls continuent de résister au nord-est les points d’accrochage de Bienhoa et des villages catholiques de Honai, où la bataille est acharnée.
Au nord et au nord-ouest, où elles produisent leur effort principal, les forces révolutionnaires bousculent ou débordent les 5e et 25e divisions sud-vietnamiennes. Elles investissent la base de Phuloi, s’emparent de Dongdu, Cuchi, Trangbang et du camp de Quangtrung, marchent vers leurs objectifs majeurs, l’État-major de l’ARVN, ses annexes spécialisées de Govap et l’aéroport de Tan Son Nhut. Au sud-ouest, la progression se poursuit, malgré des contre-attaques sur le cordon ombilical de la route N 4.
Dans la soirée, la plupart des unités sud-vietnamiennes de la défense de Saigon se désagrègent. Sans commandement, parfois sans essence ni munitions, c’est la débandade quasi générale. Celles qui tiennent encore sont immobilisées, sans possibilité de repli sur le centre de la cité : 5 divisions ont été pratiquement anéanties. Le général Cao Van Vien, chef d’état-major général, a quitté le pays, bientôt suivi par son succes-seur, le général Vinh Loc, le général Nguyen Cao Ky et d’autres officiers supérieurs. Le général Pham Van Phu, lui, s’est suicidé.
A Saigon, partagée entre le fatalisme et l’affolement, le président Minh n’a pas cessé au cours de cette terrible journée du 29 avril d’espérer un ultime arrangement. Il a formé un gouvernement présidé par le professeur Vu Van Mau, personnalité bouddhiste, libérale et pacifiste, ministre des Affaires étrangères de Diem avant la crise politico-religieuse. Bien que traité lui aussi de « fantoche belliciste » par Radio Libération, Minh a voulu affirmer la rupture avec le régime précèdent en libérant les prison¬niers politiques et en autorisant quelques journaux interdits à reparaître. Soucieux d’éviter un bain de sang à Saigon plutôt que croyant réellement à une solution tripartite et neutraliste, il a pressé les Américains de s’en aller, convaincu que leur départ aiderait à obtenir un arrêt des hostilités et éviterait le pire. Pour en faciliter la réalisation, il a même décrété un couvre-feu de 36 heures.
Jusqu’au bout l’évacuation est restée en effet un problème dans lequel l’ambassade des États-Unis et avec elle l’Administration Ford ont conti¬nué de s’empêtrer, donnant à Hanoi l’opportunité d’imposer une élimi¬nation totale de toute présence américaine au Sud-Vietnam avant même la victoire finale.
Bien que le pilonnage de Tan Son Nhut ait interrompu le pont aérien et endommagé les pistes, l’ambassadeur Martin s’est entêté à refuser l’iné¬luctable et à croire à un règlement négocié. A Washington, Kissinger non plus ne s’est pas davantage résolu à accepter le retrait de la représenta¬tion diplomatique, ni même l’évacuation accélérée par hélicoptères, selon le plan dit ^Option IV ». Resté en contact avec les Soviétiques, il a, semble-t-il, continué à miser sur une tractation de dernière heure per¬mettant de sauvegarder une présence U.S. au Sud-Vietnam. C’est pour¬quoi, contre l’avis du secrétaire à la Défense Schlesinger et du chef du comité des états-majors, le général Brown, partisans d’évacuer tous les personnels aussi vite que possible, le président Ford a prescrit en fin de compte de maintenir le pont aérien normal, pourtant problématique, et une « équipe de choc » de 150 personnes. Or, avant même l’interruption du pont aérien, il restait encore plus de 130 000 personnes «à haut risque » à faire sortir du pays.
Toujours est-il que la situation, en cette journée du 29 avril, a vite évolué. Les pistes de Tan Son Nhut, jonchées de débris, sont devenues impraticables, et les commandos révolutionnaires ont fait leur apparition dans les environs. A la mi-journée, les C-130 ne pouvant plus atterrir, Washington a dû se résoudre à décider la mise en application d’« Option IV », opération héliportée du nom de code « Grand Vent ». Désespéré et de surcroît malade, Graham Martin a tenté d’obtenir, par l’intermédiaire de son collègue Mérillon, une entrevue avec les représen¬tants du GRP et de la RDVN de la commission mixte de Tan Son Nhut. Il a essuyé un refus humiliant, la manœuvre « Troisième Force » de l’am¬bassadeur français s’étant déjà enlisée dans ses propres circonvolutions.
Résolu à en finir au plus vite, le Bureau politique du Lao Dong n’a pas manqué de profiter de ce désarroi pour exiger le départ de l’am¬bassade américaine au complet. Communication en a été faite à Was¬hington par le truchement des Russes. Kissinger en a avisé aussitôt un Graham Martin effondré, ajoutant qu’il n’était même plus question dans ces conditions de laisser sur place une « équipe de choc ». Pire, le général Van Tien Dung, craignant que l’opération ne traînât en longueur et ne recelât quelque piège, a même menacé de bombarder massivement le centre de la capitale si le départ des Américains n’était pas effectif avant la nuit. Menace qui ne sera finalement pas mise à exécution car, hormis quelques tirs échangés entre la DCA nord-vietnamienne et des avions escorteurs de l’US Air Force, le plan d’urgence « Grand Vent » se dérou¬lera normalement.
Commencé en début d’après-midi ce même 29 avril, le pont aérien héli¬porté se poursuivra donc jusqu’aux premières heures du lendemain, durant 18 heures d’affilée. Pour les milliers de Vietnamiens qui s’estiment compromis avec le régime défunt ou avec les États-Unis, il est leur dernière chance de quitter le pays. Dans la hâte, l’angoisse, la fébrilité, c’est la ruée vers les centres de triage et les aires d’embarquement, situées sur les toits de plusieurs immeubles. Des soldats sud-vietnamiens doivent tirer sur la foule des partants en surnombre, canalisés avec peine par les Marines U.S.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*