LA GUERRE DE LA RÉUNIFICATION 19

En elle-même, l’opération est un tour de force. Elle permet le sauvetage de 1 373 Américains et de 5 595 Vietnamiens, l’ambassadeur Martin clô¬turant officiellement la liste. A 8 heures du matin, le 30 avril, un dernier groupe de Marines quitte les locaux de l’ambassade. Depuis le début des départs organisés, il y aura donc eu, selon les chiffres donnés par Martin lui-même, 22 300 Vietnamiens évacués sur les États-Unis. On est loin du chiffre évalué d’abord à 1 million, puis à 200 000 concernant les per¬sonnes dites « à haut risque » accompagnées de leurs familles. Pour ceux qui restent, c’est l’abandon pur et simple à un sort menaçant.
Beaucoup d’autres, n’ayant pu avoir recours aux canaux américains, n’ont également pu partir. Il s’agit de Vietnamiens ou d’étrangers vivant depuis longtemps au Sud-Vietnam, des Indiens, des Chinois (en fait, pour la plupart de nationalité vietnamienne, depuis Diem), des Français aussi d’origine métropolitaine ou vietnamienne ou encore des Eurasiens. Pour eux, l’avenir s’annonce incertain, le régime nord-vietnamien étant, on le sait d’expérience, réfractaire à toute présence étrangère permanente. Pour¬tant, afin d’assurer celle de la France, le président Giscard d’Estaing a incité la communauté française à ne pas quitter le pays, considérant quelle ne courait pour sa part aucun danger.
En tout état de cause, sans préjuger du futur, c’est avec anxiété que l’ensemble de la population saigonnaise attend le déroulement des pro¬chaines heures, susceptibles de la plonger dans les feux d’une sanglante bataille ou sous les obus des canons de 130 de l’Armée Populaire. Alors que les rues de la ville sont sillonnées de soldats débandés et de réfugiés portant leurs balluchons, les pillards déjà mettent à sac les locaux aban¬donnés par les Américains avec une frénésie nourrie de rancœur. Au centre de la cité, une floraison de drapeaux français jaillit des fenêtres redonnant à Saigon un air oublié de colonie, geste de sauvegarde pour les uns qui tiennent à se démarquer des Américains, recours ultime pour d’autres pensant que le salut ne pourra une fois de plus venir que d’un protecteur étranger.
Le président Minh, lui, a envoyé plusieurs émissaires au cours de la nuit du 29 au 30 avril pour tenter d’éviter un inutile affrontement et un bombardement meurtrier. Mais, à minuit, le commandement révolution¬naire a déjà donné l’ordre à toutes ses unités de « foncer sur les objectifs, en laissant de côté tout ce qui peut se présenter en chemin ».
Sous la poussée de l’Armée populaire et de ses blindés, les positions périphériques tombent les unes après les autres : Laikhe, Laithieu, Thu- duc, Tanan. La résistance s’éteint à Honai. Aux premières heures de la matinée, Tan Son Nhut et le siège de l’état-major général de l’ARVN sont pris. 4 divisions sud-vietnamiennes se sont disloquées. Le général Le Nguyen Vy, chef de la 5e, s’est suicidé.
A 10 h 30, le président Minh lance un appel au cessez-le-feu pour éviter l’effusion de sang, et « discuter de la cérémonie de transfert des pou¬voirs dans l’ordre ». Mais ainsi que l’écrira le général Van Tien Dung : « Qui pouvait croire qu’à la dernière minute, on pouvait ainsi, par un tour de passe-passe, nous frustrer de notre victoire ? » La réponse du Bureau Politique est implacable : « Poursuivez l’offensive sur Saigon conformément au plan prévu… Libérez toute la ville, désarmez l’ennemi, démantelez la machine administrative adverse à tous les échelons, écrasez radicalement toute tentative de résistance. »
« L’ennemi » ne résistera pas. Même ceux, jeunes officiers ou troupe d’élite, qui en avaient la détermination, entendent l’appel de celui qui est resté un chef respecté. Spontanément ou sur ordre, soldats et officiers abandonnent équipements et uniformes et se fondent dans la population civile. Un colonel se tue au pied du monument érigé en face de l’Assem¬blée nationale à la gloire des Marines. Autour de Saigon, quelques unités poursuivront quelque temps le combat. Le général Nguyen Khoa Nam, du IVe Corps à Cantho, manifeste sa volonté de résistance, mais se retrouve bientôt sans troupes. Il en sera de même de la 7e division sta¬tionnée dans la région de Mytho dont le chef, le général Tran Van Hai, ne cherchera lui aussi, d’autre issue que dans le suicide.
Maintenant, les forces du général Van Tien Dung convergent selon plusieurs axes de progression vers le centre de la ville. En les voyant passer, la population se sent partagée entre divers sentiments : la crainte, la résignation, le soulagement de n’avoir pas été écrasée sous les roquettes. L’adhésion réaliste aux vainqueurs est-elle souhaitable, l’en¬thousiasme également, chez ceux qui attendent de ces derniers au moins la justice, justifié ? Si des agents révolutionnaires se découvrent çà et là autour des unités régulières et dans leur sillage, on ne peut néanmoins parler de soulèvement populaire. L’affaire reste jusqu’au bout strictement militaire.
Déjà des chars se dirigent vers le Palais de l’Indépendance, cœur et tête du régime saigonnais. L’un d’eux s’ouvre la grille d’entrée à coups de canon. Il est à peu près midi. Quelques instants plus tard, le président Duong Van Minh, son premier ministre Vu Van Mau et d’autres membres du gouvernement sont faits prisonniers. C’est la capi¬tulation sans conditions.
Ainsi meurt, en ce 30 avril 1975, la République du Vietnam. État créé en 1954 à Genève par la division arbitraire du pays, vingt années de vie selon un mode sociopolitique déterminé lui avaient donné une véritable existence justifiant au moins le droit à l’autodétermination. A l’évidence, il n’a pas été capable de soutenir, ni idéologiquement, ni économique¬ment, ni politiquement, le combat qu’il lui a fallu livrer pour survivre. Sa défaite peut être attribuée à toutes sortes de facteurs, transfert des structures coloniales, divisions factionnelles, déficience idéologique, muta¬tions mentales, dépendance de l’étranger, maladresses des dirigeants, régime sans adhésion populaire, tous éléments de faiblesse interne qu’il faut cependant considérer de façon relative, à la fois dans le cadre des rapports de force internationaux, et en fonction de la volonté de réunification révolutionnaire de la RDVN et à travers elle du Lao Dong et de son chef disparu. Ho Chi Minh.
Certes, ce n’est pas le drapeau rouge à étoile jaune de la République démocratique qui est hissé sur le Palais de l’Indépendance, mais celui, bleu et rouge, du Gouvernement Provisoire Révolutionnaire sudiste, pure question de forme transitoire. Ainsi Mme Nguyen Thi Binh, ministre des Affaires étrangères de cet organisme, peut-elle déclarer à un journaliste qu’il « faut construire un Sud-Vietnam pacifique, neutre, et indépen¬dant », même laisser croire qu’un « Big » Minh pourra y jouer un rôle, la réalité est que l’avenir du Sud dépend du vrai vainqueur, celui dont l’Armée a imposé sa force. En donnant à Saigon le nom de Ho Chi Minh-Ville, les autorités nouvelles n’accomplissent pas seulement un acte symbolique, elles expriment une véritable profession de foi.
En 1924, celui qui s’appelait alors Nguyen Ai Quoc avait déclaré au Ve Congrès de l’Internationale communiste : « Comme Lénine nous l’a enseigné, la question nationale est une partie du problème général de la révolution prolétarienne et de la dictature du prolétariat. » En mai 1946, celui qui était devenu Ho Chi Minh s’était adressé à ses compatriotes du Sud en ces termes : « Vous êtes des enfants du Vietnam. Les fleuves peuvent tarir, les montagnes s’éroder, mais cette vérité restera à jamais inchangée. » En 1967, il avait dit : « Depuis 1954, notre peuple a entre¬pris deux missions révolutionnaires de caractère stratégique : trans-formation socialiste et édification du socialisme dans le Nord, et simul¬tanément, lutte patriotique pour libérer le Sud du joug des impérialistes américains ainsi que de leurs valets et s’acheminer vers la réunification de notre pays. » Réunification et révolution, tels avaient donc été les deux objectifs fondamentaux délivrés par « l’Oncle » charismatique. Il ne fai¬sait plus aucun doute que ses successeurs, ayant réalisé le premier dans les faits, compléteraient l’œuvre dans sa totalité.

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